La micro-finance au-delà du mythe : Atouts et limites

    La micro-finance au-delà du mythe : Atouts et limites

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    Ce billet soutient, contrairement à des théories longtemps en vigueur, que la microfinance ne peut permettre d’éradiquer la pauvreté, mais qu’elle constitue un mécanisme complémentaire aux politiques de développement. Cette analyse appelle ainsi à une rupture épistémologique et suggère une implication proactive des Etats.

    Il est assez fascinant d’étudier la micro-finance et d’observer toutes les transformations qu’elle a subit dans le temps, étant passée d’un outil destiné à soutenir l’entreprenariat des pauvres à une stratégie  qui met en danger et exploite les pauvres. Scruter l’évolution du concept – de ses origines telles que définies par Muhamed Yunus dans les années 70 et la Grameen Bank dans les années 80 à son âge d’or dans les années 90 – 2000, puis à sa phase la plus cynique de la dernière décennie – est impératif. Une étude de Milford Bateman et Ha-joon Chang en fournit une analyse intéressante. Nonobstant le scepticisme des auteurs, il est assez enrichissant de constater l’effort déployé pour déconstruire l’histoire de la micro-finance.

    Aucune compréhension de la relation entre la micro-finance et le développement ne peut être précise sans avoir au préalable identifié comment l’institution de micro-finance a été pervertie du modèle de subventions de Grameen à un modèle d’affaires centré sur des bénéfices privés. Le plus symbolique de ces abus est résumé par le scandale Compartamos au Mexique où des taux d’intérêt avoisinant 195% ont été appliqués sur des microcrédits contractés par des pauvres. Même si ce cas ne peut être généralisé, reconnaître l’existence et la pratique de ce genre d’abus dans le domaine de la micro-finance est primordiale afin d’y apporter des corrections saines. Ceci met en exergue le caractère urgent de réglementer ce secteur.

    La micro-finance présente d’importants risques pouvant entrainer les plus pauvres dans une trappe à pauvreté, dans laquelle ces derniers contracteront toujours plus de microcrédits pour rembourser les emprunts précédents. Cette situation peut les amener à perdre des actifs tels que des parcelles de terrain ou du bétail. En réalité, quand ils sont utilisés par les groupes les plus vulnérables avec des taux d’intérêts élevés, les services de la micro-finance constituent une stratégie de survie plutôt que des outils de développement, comme ce fut le cas dans l’Etat indien d’Andar Pradesh. Des problèmes additionnels en lien avec des primes trop onéreuses, des bulles ou au surendettement peuvent avoir des effets néfastes dans certaines régions. Au Maroc, qui a été l’un des pionniers dans le domaine, le secteur de la micro-finance a connu une grave crise du fait des taux d’intérêts élevés, des défauts de paiement et du surendettement des clients qui étaient encouragés à contracter plusieurs crédits.

    La seconde dimension qu’il importe de soulever est la place de la micro-finance dans les trajectoires de développement. Si l’importance de l’entreprenariat privé et des initiatives pro-pauvres n’est plus à démontrer, notamment dans le cadre du modèle de développement « bottom-up », le rôle de l’acteur essentiel qu’est l’Etat, dont la responsabilité et l’impact ne peuvent être niés, ne saurait être remis en cause. Pour étudier la relation entre micro-finance et développement, nous avons adopté une approche d’analyse dichotomique état/individu, macro/micro, long terme/court terme et publique/privé et avons évalué la contribution de chacune des deux dimensions au bien-être des populations des pays en développement.

    Il en résulte que les défis de la micro-finance sont liés à son déploiement à une échelle très petite. Ses services offrent des opportunités de financement et permettent aux personnes d’améliorer leurs conditions de vie. Cependant, la question de l’échelle de déploiement se pose. Contribue-t-elle au développement de la communauté ? Cette question a été pertinemment soulevée par M. Fazle Hasen Abed (BRAC) dans les termes suivant : « small is beautiful but big is also necessary ». En ce qui concerne la micro-finance, il est indéniable que (dans le meilleur des cas) elle facilite l’insertion financière des plus pauvres et leur permet de disposer des outils et du capital nécessaires pour améliorer leurs conditions d’existence. Les outils de la micro-finance peuvent transformer la vie des personnes qui ont un accès limité aux ressources financières conventionnelles et leur donner l’opportunité d’épargner tout en investissant dans des activités génératrices de revenus. Toutefois, cet impact n’est pas systématique.

    Si la micro-finance peut améliorer les conditions de vie des personnes dans certaines communautés, les transformations qu’elle opère à l’échelle de l’ensemble de la société sont très limitées. Par conséquent, l’Etat dans les pays en développement a encore un rôle majeur à jouer. Aujourd’hui, la tendance est au laisser-faire alors qu’empiriquement, l’histoire des pays industrialisés a démontré l’importance des interventions de l’Etat. Ainsi, la micro-finance ne devrait pas être perçue comme une solution miracle au développement économique d’une nation.

    En plus des économies d’échelle, les petites et moyennes entreprises jouent un rôle catalyseur dans le développement économique. Les PME sont importantes et présentent plus d’avantages par rapport aux micro-entreprises des secteurs agricole et industriel. D’une part, les PME ont la capacité d’expansion, d’innovation et de diffusion de la technologie, des facteurs importants soulignés par Schumpeter et Douglas North. D’autre part, les micro-entreprises opèrent toujours sous l’échelle minimale d’efficience et n’ont pas les capacités de se développer dans un environnement compétitif. En fait, les coûts liés à cette différence d’impacts sont encore plus importants lorsque nous intégrons les coûts d’opportunités associés à l’allocation des ressources financières des PME aux micro-entreprises. Par exemple, il a été prouvé que la pauvreté en Amérique Latine, était corrélée au détournement des ressources financières des “entreprises innovantes du secteur formel” au profit des “entreprises informelles”.

    Les micro-entreprises ont toutefois un rôle à jouer dans le développement. Les problèmes qu’elles soulèvent ne sont pas suffisants pour les rejeter, bien au contraire. De plus, la crise du secteur de la micro-finance n’implique pas qu’il faille l’abolir mais plutôt la réglementer. Toutefois, cela requiert du réalisme et de la régulation. Il faut pour cela une rupture épistémologique.

    Les parties prenantes devraient reconnaître que l’idée originale qui sous-tend la micro-finance, ne fonctionne pas. La micro-finance ne peut être perçue comme un outil (suffisant) pour éradiquer la pauvreté, bien qu’elle soit essentielle pour l’inclusion financière. Ensuite, la réglementation adoptée devrait permettre d’atténuer les défauts et d’optimiser les aspects positifs. La réglementation est nécessaire à deux niveaux : la clientèle et les modalités. En effet, il est crucial de distinguer l’impact suivant les types de clients : notamment les pauvres qui s’inscrivent dans une stratégie de survie (impact minimal) et ceux qui sont relativement plus aisés avec la possibilité d’avoir une perspective à long terme. En plus, il faudrait choisir parmi la multitude et la diversité des services  de la micro-finance le plus prometteur de ses instruments. L’épargne semble être la plus sûre de ces interventions. Pour être stratégique dans l’allocation des ressources rares, les groupes d’épargne semblent être les plus durables.

    L’expérience de Saving for Change est très instructive à cet effet. [4] Le passage de la dette à l’épargne peut être très prometteur en termes d’impact et d’échelle de déploiement. En effet, les groupes d’épargne offrent non seulement des microcrédits mais créent un environnement favorable à l’épargne avec des règles assez souples permettant de s’ajuster aux besoins. En fait, l’avantage des groupes d’épargne dépasse le simple cadre financier et s’étend au social. Ces structures offrent des incitations et des institutions pour une gestion autonome et transparente des fonds ; offrant ainsi une possibilité effective d’épargner et d’entreprendre. Plus encore, elles apportent aux épargnants un espace d’apprentissage sur la gestion financière. Typiquement, les compétences en gestion financière qu’elles offrent aux épargnants constituent un investissement dont le retour est bien plus que monétaire. Les groupes d’épargne ont aussi mis à disposition de leurs membres des plateformes sociales favorables à la solidarité, au dialogue et à la créativité.

    Par ailleurs, un autre avantage précieux des groupes d’épargne vient de leur potentiel de diffusion. Leur reproductibilité et l’autonomie des membres leur permettre de réussir. L’exemple du programme Saving for Change du Mali illustre parfaitement cet avantage. L’efficacité d’un tel modèle est liée au fait que les groupes d’épargne sont construits à partir de structures pré-existentes et sont appropriés et adaptés par les membres. La vision apportée par des praticiens comme Jeffrey Ashe montre combien le problème d’échelle de déploiement peut être résolu grâce à la systématisation, l’autonomie, l’indépendance, la reproductibilité et les faibles coûts de ce modèle.

    Somme toute, la micro-finance ne peut éradiquer la pauvreté mais peut certainement y contribuer. Les causes de l’extrême pauvreté ne sont pas toutes d’ordre financier et la solution ne réside pas dans le simple fait d’avoir accès au crédit. La micro-finance offre d’importantes opportunités pour l’inclusion financière tout en assurant une amélioration des conditions pour ceux qui sont en marge des systèmes conventionnels mais qui ont le potentiel de réussir. Ceci étant, la micro-finance ne devrait pas être perçue comme un substitut à l’intervention de l’Etat mais plutôt comme un mécanisme complémentaire aux politiques publiques de développement.

    Lamia Bazir